Le soleil, qui quelques heures plutôt faisait griller les touristes, comme de vulgaires côtelettes, s'est retiré pour laisser place à ses frères les nuages. Ils s'étirent à l'infinie, au gré du vent. Julie ne s'est pas faite griller la fesse droite, ni arroser la tronche, pour ça il aurait fallut mettre le nez dehors. Depuis que Paul est mort, elle ne met plus un pied hors de la maison, juste en cas d'extrême urgence et encor.
Cette été, serviette de plage, crème solaire, bob et lunette seront restés dans le tiroir. A peine eu le temps de vérifier si le maillot lui allait toujours, et paf ! De toute façons elle ne ressemblait plus à rien dans ce deux pièces multicolores, les seins toujours au balcon, et obligée de rentrer le ventre pour ne pas ressembler à un gros boudin tout fripé.
Rien, absolument rien n'a changé depuis un mois. A croire que sa mort a arrêté le temps. Il lui arrive de se recroqueviller dans un coin de la pièce, celui qui est juste en face de la cuisine. Elle peut rester immobile toute la journée, et une grande partie de la nuit. Elle fixe le congélateur d'un regard lointain et sans vie, quelque fois, dans un sursaut de vie, elle le voit bouger... Ultime bon pour se raccrocher à l'espoir que cette porte va s'ouvrir, qu'on lui criera « Poisson de juillet !! », et que tout redevienne comme avant.
De temps en temps le téléphone la sort de sa torpeur, elle écoute la sonnerie qui ne semble pas vouloir s'arrêter de lui casser les oreilles, comme si une fraise de dentiste s'amusait à s'enfoncer en elle, lentement, très lentement. Puis un petit « bip » signal que l'appel est dirigé vers le répondeur. « Julie c'est maman. T'es là ? Si tu es là décroche, je me fait du soucis pour toi... Ca va bientôt faire un mois que tu ne m'as pas donné de nouvelle, je m'inquiète. Appel moi dés que tu peux. Je t'embrase. » Pourquoi les gens demande tout le temps si vous êtes là sur un répondeur ? Manie agaçante qui lui donne la nausée. Elle regarde l'appareil, un instant, dans le doute. Un sourire se dessine en forme de rictus mauvais. Elle se lève précipitamment et arrache le combiné pour l'envoyer valser sur le mur opposé. Une danse tribale s'engage alors. Julie debout sur l'appareil, le dos courbé, les fesses en arrière, tête basse qui bouge, comme tout son corps, dans tous les sens, rythmé par les cris de rage. Une fois la danse de la communication terminée, Julie s'effondre et se vide a 68% de l'eau de son corps, par de petites, mais tenaces, larmes, qui nettoient en même temps et ses joues et le sol.
Une autre de ses activités est de laver, inlassablement ce même tee-shirt blanc, qui pourtant, après tout ces lavages garde des traces, telle un tatouage, ces taches sont les fruit abouties d'une cause, elles y resteront à vie, si ce n'est sur le tissu, au moins ce sera dans tout son être.
Elle regarde par la fenêtre la plage qui se remplit doucement des premiers touristes. Certain ont oublié de changer la côtelette de côté, d'autre ont voulu faire un effet « même sans mes lunette, t'a l'impression que je les ai encore ! ». Elle aurait aimé rejoindre toutes ces têtes de con, oublié et profité de ses derniers moments de paix. Elle se doutait bien qu'à un moment ou un autre quelqu'un allait débarquer, la questionner, et surtout la faire bien chier, pour enfin tout découvrir.
Elle ferma tout les volets, téléphona à sa mère, en s'excusant de son silence, et en lui annonçant que Paul l'emmenait en Afrique pour deux mois. Sa mère s'étonna mais ne réagit pas, pourquoi se douter de quelque chose, quand on ne sait pas pour quoi douter ?
Julie s'allongea sur le divan, scrutant l'obscurité à la recherche de réponse... Mais rien. Elle tourna la tête, son regard se posa sur le congélateur...Elle se dirigea doucement, à pas de loup, comme pour ne pas réveiller l'enfant qui dort. Sa main souleva le couvercle, une odeur fétide vint lui caresser les narines. Elle prit les boites posées prés de levier, elle les vida une par une. Elle passa une jambe, puis l'autre dans ce cercueil de glace. Elle embrassa Paul sur ces lèvres bleuies et durcies par le froid de ce long mois. Elle claque le couvercle.
Le temps s'arrêta une nouvelle et dernière fois.
(texte: by me )